Arrestations du 28 décembre 1943, à Gueux

Texte écrit et lu par Jocelyne et Jean pierre Husson * lors du 70ème anniversaire des arrestations du 28 décembre 1943 à Gueux (avec leur aimable autorisation)

Monument Déportés- GueuxLes arrestations effectuées par la Police allemande à Gueux à la fin du mois de décembre 1943 sont intervenues à la suite de toute une série d’arrestations qui ont frappé tous les mouvements et porté un coup très rude à la Résistance dans notre département.

À partir de l’été 1943, en lien avec la chute du réseau SOE Physician-Prosper, principal réseau d’action britannique implanté en France occupée, et de son sous-réseau dans la Marne, le réseau Juggler-Robin, les arrestations ont frappé en juillet le groupe de La Fournière dans le secteur de Vitry-le-François, et en septembre le groupe Tritant de Châlons-sur-Marne. En novembre et décembre 1943, dans l’arrondissement d’Épernay, plusieurs membres du groupe CDLR (Ceux de la Résistance), du groupe CDLL (Ceux de la Libération) et du réseau Éleuthère ont été arrêtés à leur tour.

Au cours du mois de décembre 1943, les arrestations se sont multipliées à Reims et dans les environs, en particulier celles de plusieurs responsables FTPF (Francs-tireurs et partisans français) et de leur chef régional Marcel Méjecaze, de Jean-Jacques Goguel, qui était alors le chef départemental des mouvements Armée secrète, CDLR et CDLL, celles de cheminots membres des Corps-francs Vengeance et auteurs de sabotages, celles enfin du lieutenant Paillard et de son chauffeur André Gruson.

Lieutenant du Génie, Louis Paillard était responsable de la section de tirailleurs du Génie installée au château de la Malle à Saint-Brice, qui avait été affectée à la reconstruction des ponts et à la réparation du réseau téléphonique après les combats de mai-juin 1940. Il avait mis à la disposition de la Résistance les camions militaires de son unité pour transporter le matériel parachuté. C’est ainsi qu’il était entré en relation avec l’équipe CDLR-BOA (Ceux de la Résistance-Bureau des opérations aériennes) de Gueux, dirigée par Pol Poncelet qui avait rassemblé une bonne vingtaine de résistants sur Gueux, Rosnay et Vrigny.

Dans la nuit du 21 au 22 août 1943, cette équipe a réceptionné sur le terrain Voltaire, nom de code attribué par le BOA et la RAF, au lieu-dit La Fouaille entre Gueux et Rosnay, 8 containers contenant des explosifs, cachés à Vrigny chez Jules Gadiot, et à Rosnay chez Clovis Laïné, puis acheminés dans un camion du Génie par Louis Paillard jusqu’au Creusot, sa ville natale. Ces explosifs ont été utilisés dans le cadre de la Mission Armada par deux membres du BCRA originaires comme Paillard de Saône-et-Loire, André Jarrot et Raymond Basset, parachutés en France pour saboter les installations électriques alimentant les usines Schneider du Creusot, mission accomplie avec succès au cours de la nuit du 2 au 3 septembre 1943.

Dans la nuit du 20 au 21 octobre 1943, le groupe BOA de Gueux a réceptionné un autre parachutage important, 15 containers et 2 colis, qu’il a cachés dans une casemate de la 1ère guerre mondiale à Trigny, et dans une champignonnière d’Hermonville.

Il a aussi participé dans la nuit du 11 au 12 novembre 1943 à l’opération Salvia montée par le chef des opérations aériennes du réseau Jade-Fitzroy, Pierre Hentic. Sept résistants, dont Pierre Hentic lui-même et Henri Bertin, chef départemental de CDLR, de l’Armée secrète et du BOA qui était recherché par la Gestapo, ont été exfiltrés vers l’Angleterre par deux Lysander depuis un terrain de la Ferme de Montazin près de Savigny-sur-Ardres.

De son côté le lieutenant Louis Paillard continuait à participer à des transports de matériel parachuté. Le 11 décembre 1943, il a mis son chauffeur André Gruson et une camionnette du Génie à la disposition du groupe CDLR de Reims dirigé par Pierre Bouchez, afin de transférer un dépôt d’armes Chaussée Bocquaine à Reims, dans l’usine désaffectée des parents de Jacques Détré, adjoint de Pierre Bouchez.

Le 18 décembre, le poste qui émettait vers Londres depuis le Château de la Malle a été repéré par un véhicule radiogoniométrique allemand. Le château a été aussitôt investi par la Gestapo qui a arrêté tous les occupants dont André Gruson, tandis que Louis Paillard était appréhendé en gare de Reims à sa descente du train de Paris où il se rendait fréquemment. Louis Paillard et André Gruson ont été interrogés et torturés par la Gestapo de Reims. André Gruson a fini par parler.

Le 28 décembre 1943 vers 8 heures 30, Jacques Détré a été arrêté à Reims et torturé à mort. Pierre Bouchez averti de l’arrestation de Détré par sa secrétaire, a échappé de peu aux agents de la Gestapo venus l’arrêter, de même qu’André Schneiter qui, surpris à son domicile, s’est enfui par les toits. Le même jour, en début d’après-midi, la Gestapo a investi les villages de Gueux, Rosnay et Vrigny. Des membres du groupe CDLR-BOA sont parvenus à se cacher mais la Gestapo a arrêté six résistants : Pol Poncelet arrêté dans sa ferme rue des Sablons, Marcel Couët, agriculteur à Gueux, ancien combattant de 14-18 et père de 5 enfants, l’instituteur du village Raymond Sirot, Émile Schmitt, Lucien Velly, lithographe rémois qui, refusant de travailler pour l’occupant, avait trouvé un emploi de jardinier à Gueux, et Jules Gadiot, vigneron à Vrigny. Tous les six ont été déportés à Buchenwald, par le convoi du 22 janvier 1944 pour Marcel Couët, Jules Gadiot, Pol Poncelet et Raymond Sirot, par le convoi du 27 janvier pour Émile Schmitt et Lucien Velly.

  • Raymond Sirot est décédé à Buchenwald le 18 mars 1944.
  • Jules Gadiot, Marcel Couët, Pol Poncelet ont été transférés à Mauthausen. Marcel Couët est décédé le 25 mars 1944 au Kommando de Gratz. Pol Poncelet a été gazé au Château d’Hartheim le 29 juillet 1944. Jules Gadiot affecté au Kommando d’Ebensee y est décédé le 2 mars 1945.
  • Seuls Émile Schmitt et Lucien Velly sont rentrés de déportation.

Émile Schmitt a été affecté, sans doute en raison de son métier de tourneur, au Kommando de Schönebeck qui fabriquait des pièces d’avion pour la firme Junker et il est rentré de déportation le 8 mai 1945.

Lucien Velly, transféré à Dora puis affecté au Kommando de Nordhausen a réussi à s’évader à la faveur d’un bombardement. Repris, il a finalement été libéré par l’Armée rouge le 3 mai 1945 à Pilsen. Soigné à Prague, il n’est rentré en France que fin mai 1945. En hommage à ses camarades de déportation, Lucien Velly a gravé l’urne contenant des cendres de déportés scellée dans le Monument aux martyrs de la Résistance et de la Déportation de Reims inauguré en 1955.

André Gruson et Louis Paillard sont tous deux morts en déportation. Déporté à Buchenwald par le convoi du 22 janvier 1944, puis transféré à Mauthausen, André Gruson a été gazé au Château d’Hartheim le 6 juillet 1944. Quant à Louis Paillard, il a été déporté le 21 mai 1944 à Neuengamme et affecté au Kommando de Fallersleben. Évacué en avril 1945 sur Wöbbelin, il est décédé le 6 mai 1945 à Ludwigslust avant son rapatriement.

Décembre 1943 a été un mois tragique pour la résistance marnaise. Le 28 décembre, jour de l’arrestation de Jacques Détré et des résistants de Gueux-Vrigny, est aussi le jour où la Gestapo a fait irruption 161, rue Lesage à Reims, alors que l’opérateur-radio du réseau d’évasion Possum, Conrad Lafleur, tentait d’établir la liaison avec Londres. À la suite de cette descente de la Gestapo, le réseau Possum, implanté à Fismes et à Reims, a été décimé par les arrestations.

La chronologie des arrestations atteste qu’il s’agissait bien d’une répression programmée par une Gestapo parfaitement informée sur les différentes composantes de la Résistance marnaise, ses réseaux et ses responsables. Il est vrai que le travail minutieux d’enquêtes et de recoupements de la Police allemande, ponctué d’interrogatoires musclés, voire de tortures, a été facilité par l’absence de cloisonnement entre les mouvements de résistance marnais.

Sans doute, cette absence de cloisonnement s’explique-t-elle par la faiblesse numérique de la Résistance dans la Marne. Des résistants ont adhéré simultanément ou successivement à plusieurs mouvements. Faute d’effectifs, certains mouvements et réseaux, au lieu de se spécialiser strictement dans une activité clandestine, en ont cumulé plusieurs, multipliant les imprudences et les risques. Des groupes différents intervenaient parfois ensemble dans la même opération. Si elle a contribué à unifier la résistance marnaise, cette absence de cloisonnement a eu aussi des conséquences tragiques.

 En ce 28 décembre 2013, il est juste de rappeler l’action du groupe CDLR-BOA de Gueux, de ces résistants d’autant plus courageux qu’ils étaient en 1943 peu nombreux, et de rendre particulièrement hommage aux six résistants de ce groupe arrêtés il y a 70 ans.

Jocelyne et Jean-Pierre HUSSON – Gueux, 28 décembre 2013

Mnt déportés JPHusson

Photo JPHusson

*Historiens totalement bénévoles, Jocelyne et Jean Pierre Husson sont des adeptes du partage et de la mutualisation des informations concernant l’histoire et la mémoire des deux guerres mondiales dans la Marne.

http://www.cndp.fr/crdp-reims/memoire/

http://www.cndp.fr/crdp-reims/memoire/enseigner/memoire_resistance/resistance/menu_resistance.htm

http://www.cndp.fr/crdp-reims/memoire/enseigner/memoire_resistance/resistance/dvd_rom_2013.htm

http://www.sceren.com/cyber-librairie-cndp.aspx?l=la-resistance-dans-la-marne&prod=823685