J’ai croisé … Lili des Bellons

Gueux, le 27 avril 2017 :

Lili des Bellons

Ce Lili, j’aurais bien aimé le compter parmi mes copains quand, gamin de la ville toute proche, je profitais du moindre temps libre pour parcourir les chemins des champs et des bois autour de Gueux, espérant découvrir un nouveau trésor. Lili m’aurait, tout aussi bien que mon Grand-père, appris à reconnaître les champignons, les baies et les chardons comestibles. Ensemble nous aurions fait de fabuleuses parties de pêche, maraudé quelques poires en cachette, chapardé des pommes et des noix. Il m’aurait appris à faire du feu sous la pluie, à construire des cabanes en forêt, à ramper sous les buissons … Lili …

Mon regretté Grand-père m’a offert sa passion de transmettre aux jeunes générations certains fondamentaux que lui même avait appris des anciens. Grand-père avait à cette époque l’âge qu’aurait dû avoir Lili, si Lili n’était pas tombé sous le feu de l’ennemi en 1918 à quelques kilomètres de Gueux.

Lili, c’est Lili des Bellons, de son vrai nom David Magnan, né le 18 avril 1898 à Allauch, une ville située à 10km au nord est de Marseille. Marcel Pagnol a joliment mis en scène son ami d’enfance et de vacances dans ses romans autobiographiques, la Gloire de mon Père et le Château de ma Mère. Lili a passé son enfance à la ferme de ses parents, non loin de la célèbre Bastide Neuve, à la Treille, où les Pagnol passaient leurs vacances.

Quand il était tout petit, Lili n’arrivait pas à prononcer correctement son prénom, et les gens comprenaient Lili. Il a gardé ce surnom. Bellons indiquait sa provenance, un coin de maisons au nord du village de la Treille, édifié sur les contreforts ouest du massif de Garlaban, où ses parents tenaient une ferme. C’est maintenant un quartier tranquille situé à la bordure de Marseille, point de départ de randonnées en collines.

Marsouin de 2ème Classe dans le 43ème Régiment d’Infanterie Coloniale lors de la première Guerre Mondiale, Lili est officiellement mort pour la France le 23 juillet 1918, au lieu dit le Bois Planté, à Vrigny, au-dessus de Coulommes. Il venait d’avoir 20 ans. Son pote Marcel l’a rejoint en 1974 dans le cimetière de la Treille, dans le 11ème arrondissement de Marseille.

Très touché par la disparition de son jeune ami, son frère des collines, Marcel Pagnol a couché ces quelques lignes après avoir accompagné son jeune frère Paul Pagnol dans sa dernière demeure. Paul est mort sur une table d’opération en 1932, près de son harmonica. Il avait 30 ans.

-Mon cher Lili ne l’accompagna pas avec moi au petit cimetière de la Treille, car il l’y attendait depuis des années, sous un carré d’immortelles : en 1917 (1918), dans une noire forêt du Nord, une balle en plein front avait tranché sa jeune vie, et il était tombé sous la pluie, sur des touffes de plantes froides dont il ne savait pas les noms…  Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants.

Je me balade fréquemment dans les chemins près de la tour de Vrigny, où je ne peux m’empêcher de repenser aux faits historiques de la Seconde Bataille de la Marne de l’été 1918 et aux nombreux soldats qui y ont perdu la vie ou sont revenus mutilés dans leur corps ou leur esprit. La Côte 240 était alors un front non construit, mais une position stratégique qu’il fallait défendre à tout prix pour éviter la conquête de Reims. Les historiens racontent :

-Le 23 juillet, le 2e bataillon (commandant JEUX), en première ligne, le 1er bataillon (commandant MARQUET), en soutien, tous deux dans le bois de Vrigny, et le 3e bataillon (commandant RENAULD) en réserve dans le bois des Grands-Savarts, sont en place pour l’attaque qui, après celle des unités plus au sud (77e DI et le régiment d’assaut italien) se déclenche à midi, dans la tranchée attribuée au régiment. Malgré les pertes subies du fait d’une contre-préparation systématique sur des positions à peine ébauchées, l’élan de la troupe est magnifique. La 6e compagnie (capitaine REYMOND) dévale dans le vallon de la ferme Méry, s’empare de quatre canons de 120 et parvient à la lisière sud du bois Raveau, à 1.800 mètres de la ligne de départ. Le sous-lieutenant RAYNAL réduit un îlot de résistance constitué par trois mitrailleuses, ce qui permet aux Italiens d’enlever la ferme Méry et leur assure la prise de 60 Allemands et 4 canons.

Mais un large intervalle s’est produit à la droite du 23e RIC avec le régiment voisin (43e RIC) dont la progression sur le plateau de la cote 240 a été beaucoup moins sensible. L’ennemi en profite pour jeter une contre-attaque qui va prendre à revers toute notre ligne. Le capitaine GUERARD (2e compagnie) auquel ce danger n’a pas échappé, fait mettre baïonnette au canon à toute sa compagnie. Ses officiers les sous- lieutenants SOLNON et GODILLOT, s’élancent à la tête de leur section. Le sous-lieutenant GODILLOT est blessé grièvement après avoir tué deux Allemands à coups de revolver. L’ennemi, surpris d’une telle audace, s’arrête, et, sans attendre le choc irrésistible, le gros de l’attaque se disperse à travers bois.

-Sous les ordres de son chef, le lieutenant-colonel Calisti, le 43 ème vient, en juillet 1918, de soutenir sa réputation de régiment d’élite. Après avoir repoussé trois puissantes attaques allemandes sur la position extrêmement importante qu’il était chargé de défendre, il a attaqué le 23 juillet 1918, avec une fougue et un allant magnifiques …

Au cours de la nuit, le 1er bataillon à l’est et le 2e bataillon à l’ouest se répartissent le nouveau front et s’installent solidement sur la position conquise.

La journée du 24 est relativement calme. Lili, comme tant d’autres, n’était pas revenu de cet assaut.

Si l’occasion se présente, j’aurais peut-être le bonheur de partager mon émotion avec ceux qui aimeraient m’accompagner et découvrir ces lieux chargés d’histoire. Alors je les inviterais à avoir une pensée particulière pour le petit Lili, quand, à l’orée des bois, nos regards se perdront en direction de Mery, imaginant que peut-être un jour sera érigée, non loin de là, une stèle à la mémoire d’un petit gars sympa, amoureux de la nature et devenu célèbre grâce à son ami écrivain.

-Cet enfant a du cœur, et une vraie délicatesse, disait de lui Joseph, instituteur et père de Marcel Pagnol.

Marcel et Lili – La gloire de mon Père (1990), JCiamaca, PCrauchet