Le Circuit de Gueux, autrement #10

 #10 – Un saut dans le temps  (Retrouvez les autres articles ici )

1933DépartNous nous sommes quittés en 1932, année heureuse qui offrait à Gueux le prestigieux titre de Circuit du Grand Prix de France. Après Le Mans, pionnier en 1906, neuf circuits différents avaient été testés. Toto Roche et son équipe avaient vu juste. Le public avait besoin de spectacle et de vitesse, et Gueux, avec ses lignes droites et ses infrastructures modernes, donnait beaucoup de satisfactions à la fois aux spectateurs comme aux organisateurs.Ce laboratoire de la route convenait parfaitement aux pilotes et aux constructeurs. La distance parcourue entre chaque tour, à peine 8 km était un excellent compromis entre le trop petit circuit de Miramas (5 km), et le devenu incontournable circuit de Montlhéry (12 Km). Il était toutefois difficile de lutter contre ce géant aux spectaculaires virages relevés de son anneau de vitesse. Et puis les investissements de ces dernières années avaient été lourds, et il convenait aussi, aux yeux de tous, de faire une sage pause dans le temps.

Montlhéry s’offrit donc les GPF de 1933 à 1937. Et pendant ce temps, à Gueux, la toute jeune association de l’ACA, Automobile Club de Champagne en a profité pour se donner de l’expérience et démontrer qu’elle était à la hauteur de la réputation de son circuit automobile :

En juillet 1933, le 8ème GP de la Marne se dispute à Gueux devant une foule conquise (plus de 50 000 spectateurs). L’ouverture du circuit est réalisée par une voiture fabriquée à Reims, la 6CV Sans Choc de Germain Lambert (1).Logo LambertGL_Sans_Choc

Ce sont, à l’image des GP de France, les essais qui déterminent la grille de départ. Finalement Alfa Roméo et son armada (10 Alpha sur les 18 voitures engagées) prennent les 3 premières places du podium final. Phiphi Etancelin remporte la course, talonné par Jean-Pierre Wimille (2), tandis que le Sanglier des Ardennes, Raymond Sommer (2) prend une belle troisième place.

Les Français sont donc à l’honneur, et font un cocardier pied de nez à leur voisin allemand qui venait d’annoncer ne plus vouloir payer sa dette de Guerre (3).

1934_VarzyLe 9eme GP de la Marne s’est couru le 8 juillet 1934. Alpha Roméo monopolise encore le podium. Une seule Bugatti (4) est en lice. Howe réussira à la placer en 5ème position. Une seule Auto-Union (4) est venue prendre la température. Elle ne tiendra que les 3/4 de la course. Ses grandes soeurs et ses cousines Mercedes avaient préféré se mobiliser pour le GPF du dimanche précédent.

C’est le français Louis Chiron qui remporte l’épreuve devant 100 000 … ou 30 000 spectateurs, selon les sources !

1935_familistère_bugattiL’année 1935 propose deux courses le 7 juillet : le 10ème GP de la Marne, et une nouveauté, le 1er GP de la Marne de Tourisme.

Au GP de la Marne, Alpha Roméo remporte les éliminatoire et fait un nouveau trio en finale avec René Dreyfus, Chiron et Sommer. Les allemands n’ont pas couru, préférant encore s’investir dans le GP de France où ils placent 4 voitures dans les 5 premières. L’image de Gueux en prend un sérieux coup, même si le menu apporte de la variété avec le 1er GP de la Marne de Tourisme et le retour de pilotes féminines, Lucy Schell, Anne Cécile Rose-Itier, Pierrette Dax et Germaine Rouault.

L’ambiance n’y est plus, et pas seulement à Gueux. Une semaine après le GP, 500 000 personnes défilent de la Bastille à la Porte de Vincennes, pour assurer la Paix humaine. Un moment clé dans la constitution du Front Populaire.

1936_départEn 1936, c’est la crise. La France se cherche et ne se trouve pas. Les velléités des belliqueux gouvernements fascistes se font entendre. Pour redorer son image, l’Automobile Club de France arrange un GPF sans les bolides allemands et italiens. Les Delahaye, Bugatti, Talbot et Amilcar sont à la fête. Même chose à Gueux : les allemands qui avaient boudé le GP de la Marne précédent ne peuvent de toute façon pas participer en Juillet 1936, à cause d’un judicieux règlement qui écarte les meilleures voitures du moment. C’est cependant un immense succès. Il y a trop de concurrents engagés et une sélection doit se faire pour n’en conserver que 30. Lucy Schell (5) est sélectionnée, tout comme son mari Laury. Fernande Roux, future équipière de Germaine Rouault au 24 heures du Mans fera ses premiers tours de piste en Champagne.

Voilà enfin la victoire attendue d’une voiture française avec Jean Pierre Wimille sur une Bugatti 57G, suivi à 1 minute de Robert Benoist, sur Bugatti 57 G, à la moyenne de 140 Km/h, soit 20km/h moins vite que l’an passé … Mais on se serait cru comme avant !

Et pendant ce temps-là, Violette Moriss (vous vous souvenez, la fille-garçon-manqué jetée par les instances sportives françaises), faisait ses bagages pour répondre à une invitation personnelle aux JO de Berlin. Tonton Adolf allait être très gentil avec elle, attiser ses rancoeurs et en faire une espionne de premier ordre qu’il placera au chaud pour son futur comité d’accueil en France …

1937_Bénédiction FermePDeux mots sur 1937 pour en terminer avec ce saut rapide dans le temps, et sans trop d’intérêt, je pense, pour le Circuit de Gueux. Le 12 ème GP de la Marne s’est couru le 18 juillet. Le règlement étant le même que l’an passé, 15 voitures … Françaises étaient au départ. Les tarifs avaient été revus à la baisse pour attirer la foule. L’émouvante photo ci-contre montre l’abbé Adrien Perot, encore dans les mémoires de quelques habitants, en train de bénir la Delahaye de Laury Schell dans la cour de la ferme du Château.

Ajoutons que 40 000 visiteurs avaient fait le déplacement pour voir la seule Bugatti engagée remporter la victoire, avec quand même J.P. Wimille au volant.

Madame Rouault s’est fait très peur au second tour en sortant de la piste avec sa Delahaye, quant à Dreyfus, il crève, abandonne sa Delahaye dans un champ, emprunte celle de son patron Laury Schell … et se classe 5ème. Anecdotique ! Mais l’idée de changement de pilote et de voiture fait son chemin et on se met à reparler d’une course plus longue, genre 24 heures du Mans, peut-être en deux ou trois manches … c’est resté sans suite !

à suivre : #11 – La Loi du plus fort

  1. Germain Lambert est un petit constructeur ( Environ 50 véhicules produits). Imaginatif précoce, il est l’inventeur de solutions techniques avant-gardistes : 4 roues indépendantes, traction avant, suspension sans chocs … Piètre vendeur, il n’arrive pas à convaincre les grands constructeurs. Il s’installe à Reims en Juillet 1931, puis déménage avant de se retrouver du côté de Belfort.
  2. Jean pierre Wimille et Raymond Sommer ont donné respectivement leur nom aux deux premières tribunes construites sur le circuit en 1928 et 1931. Wimille est décédé au volant de sa voiture en 1949. Sommer, né à Mouzon en 1906, est mort des suite d’un accident de course en septembre 1950. La troisième tribune, érigée en 1953 porte le nom de Robert Benoist, pilote également, mais disparu en déportation en 1944. Ces trois pilotes s’étaient engagés pour servir leur pays avec la Résistance lors de la seconde Guerre mondiale
  3. Parvenu au pouvoir en mars 1933, Hitler tire un trait sur le paiement des réparations de Guerre. Cette question avait amplifié le ressentiment contre la France qu’Hitler et les nazi ont su exploiter dans leur conquête du pouvoir. Tandis que les français, cocardiers et chauvins entretenaient l’illusion que l’Allemagne paierait …
  4. Soutenues par le régime nazi, Mercedes et Auto Union font leur entrée sur la scène des Grands Prix. Paradoxalement, la France ne soutiendra pas Bugatti, pourtant constructeur français depuis 1909, mais créera un fonds de soutien national pour «une voiture de course française», la SEFAC (Sté d’Etude et de Fabrication d’Automobile de Course). C’est un douloureux échec ! Engagée, la voiture n’est pas prête à temps pour le GP de France.
  5. Laury Schell était un américain expatrié en France, propriétaire de la fameuse Ecurie Bleue essentiellement composées de Delahaye. Lucy O’Reilly Schell, son épouse était une riche irlando-américaine née en France et également propriétaire d’une écurie portant son nom. Leur fils Harry devint naturellement pilote et fit sa première course à Gueux aux côté de Fangio, tous deux sur Simca Gordini en juillet 1948.

Maison1938

 

-Edité le 29 octobre 2013