Le Circuit de Gueux, autrement #11

# 11- La loi du plus fort (Retrouvez les autres articles ici )

La crise s’était installée dans notre 4ème république : la dette était évaluée à 110% du PIB, le chômage stagnait à 7,5%, l’inflation flirtait avec les 14%, le Président du Conseil (1) chutait deux fois en trois mois … vraiment il fallait trouver matière à mettre un peu de gaité et de dynamisme dans le coeur de nos compatriotes. Heureusement, l’année 1938 devait être aussi une année marquée en évènements plutôt encourageants, au moins pour la région :

Le 5 juin, le tout nouveau Stade Vélodrome Municipal (2) accueillait les équipes de Hongrie et des Indes Néerlandaises (score 6/0) pour le premier tour de la troisième Coupe du Monde qui se tenait en France du 4 au 19 juin 1938.

Le 10 juillet, Reims se remettait à vivre les heures de son passé royal grâce aux cérémonies de l’inauguration de la cathédrale restaurée. Pour cela la statue de Jeanne d’Arc avait été déplacée du centre du parvis jusqu’au square voisin qu’elle ne devait plus quitter.

1938fabien galateauToujours en juillet, le 32ème Tour de France faisait escale à Reims pour la première fois. C’est le régional de l’étape (3), Fabien Galateau, qui remportait la 19ème étape Metz-Reims, longue de 196 km.

SR31_91En septembre, le Stade de Reims fusionnait avec son rival le Sporting Club rémois. Le Stade donnait son Nom, le Sporting offrait ses couleurs, Rouge et Blanc, et ses dirigeants dont on allait  entendre parler : Hiltgen, Bazelaire et Germain. Le Club terminera la saison à la 6eme place de la D2 et sera quart de finaliste de la coupe de France.

Les compétitions de voitures automobiles intéressaient de plus en plus de monde, en France comme ailleurs, et nos instances dirigeantes sportives comprirent enfin que le règlement interdisant la présence de voitures étrangères sur nos circuits devenait un sérieux handicap pour déplacer le public. Les voitures italiennes et allemandes se taillaient la part du lion sur les autres circuits internationaux, écrasant tout sur leur passage. Ainsi sur les 10 grandes compétitions majeures courues en 1937, seules les Alfa-Roméo avaient réussi à trouver une troisième marche de podium, à Vanderbilt (EU). Les autres places convoitées étaient restées la propriété incontestée et incontestable des écuries allemandes Mercedes et Auto-Union, et les noms des pilotes d’outre-Rhin Rudolf Caracciola, Manfred von Brauchitsch et Hermann Lang faisaient la Une de tous les journaux.

De nouveaux modèles de voitures toujours plus puissantes avaient vu le jour, de nouveaux concepts de carrosserie suscitaient l’intérêt du public, la presse et la propagande faisaient le reste. (4)

Divisés, les organisateurs devaient se mettre d’accord : les voitures allemandes seraient à nouveau accueillies en France en 1938, mais il fallait limiter la puissance de ces monstres de mécanique … et on allait croiser les doigts …

Déjà en janvier de cette année le bougre de Caracciola avait planté le décor en battant 2 records de vitesse qui restent toujours invaincus en 2013 ( le kilomètre lancé à 432,692 km/h, le mile lancé à 432,361 km/h)

Cependant en avril 1938, à Pau, le français Dreyfus créait la surprise en gagnant le Grand Prix de la ville sur Delahaye, laissant Caracciola et Lang à près de 2 minutes. Surprise ? Pas vraiment, parce que Delahaye avait su mettre à profit une prime de 1 million de francs accordée en 1937 à l’écurie qui s’avérerait capable de battre la moyenne record établie par Mercedes sur le circuit de Monthléry en 1935. Le nouveau record était maintenant français (146,654 km/h , à la place de 146,508 km/h !!!)

Et enfin Gueux, patrie du bienheureux Circuit de Toto Roche, avait à nouveau été choisi pour accueillir le 32 ème Grand prix de France de ce mois de Juillet 1938, pour la seconde fois depuis sa consécration en 1932 (5).

Tarmacadam AP-Mons ELOY 2Côté route, la bosse qui masquait les concurrents aussitôt la ligne de départ avait été sérieusement rabotée et la ligne droite avait été revêtue de tarmacadam pour une meilleure adhérence et réduire l’abrasion des pneumatiques. Un nouveau panneau d’affichage avait été installé au virage de la Garenne pour renseigner les spectateurs. La sécurité avait été renforcée et c’est l’équipe médicale de la base aérienne 112 qui avait été déplacée pour assurer les premières interventions en cas d’accident grave.

Il allait faire chaud, à Gueux, en ce 3 juillet 1938, au sens propre comme au sens figuré.

Malheureusement, à cause d’un problème d’organisation, c’est ce qu’il aura fallu retenir, 9 concurrents seulement se sont placés sur la grille le départ de la course longue de 500 Km. Explications :

  • Alfa Roméo qui revenait en compétition après quelques années d’absence avait préféré déclarer forfait, ne se sentant pas tout à fait prêt et préférant se réserver pour la fin de saison.
  • Mazerati devait venir avec deux voitures, mais ne s’est finalement pas déplacé.
  • Les très attendues Delahaye de l’Ecurie Bleue de Lucy Schell n’étaient pas là non plus, leur patronne n’ayant pas apprécié que seules les équipes privées françaises Talbot, Bugatti et la SEFAC aient pu bénéficier de subventions.
  • Talbot, justement, n’avait pu mettre au point à temps son nouveau 3 litres avec compresseur, mais présentait quand même deux plus modestes T150 dont les garde-boue avant et les phares avaient été enlevés pour la course.
  • SEFAC présentait une seule voiture, pilotée par Eugène Chaboud, récent vainqueur des 24 heures du Mans.
  • Auto-Union était venu avec quatre voitures et trois pilotes. Muller et Kautz devaient courir sur les Flèches d’Argent N° 16 et N°20, tandis qu’une des deux Streamliners, la N°18, était attribuée à Hasse. Dès les premiers essais Hasse avait rencontré des problèmes et avait opté pour l’autre Streamliner «mulet» sans N°. Georges Fraichard avait rapporté dans le Petit Parisien que le lendemain Hasse avait terminé sa course dans un champ à la sortie de Gueux (photo). Muller de son côté perdit le contrôle de sa Flèche d’Argent peu après le village et effectua quelques loopings. Légèrement blessé, le pilote ne put poursuivre la compétition. C’est logiquement Hasse qui aurait du prendre le départ sur la machine rapidement remise en état, mais son statut de pilote leader lui valut d’échanger son volant avec celui de Kautz dont la voiture semblait plus performante. Inquiétée par cette succession de problèmes de pilotage, l’équipe Auto-Union envisagea un moment de se retirer avant le Grand Prix de France du dimanche. De longues négociations eurent lieu avec la direction de course et finalement les deux Flèches d’Argent prirent quand même le départ en seconde ligne avec respectivement Kautz sur la N° 16 et Hasse sur la N° 20 … vous avez suivi?

    1938AUHasse1

    La streamliner de Hasse dans les blés

  • Mercedes quant à lui alignait 3 voitures, et avec un léger brin de provocation le patron avait fait la proposition d’en aligner une quatrième pour étoffer le modeste plateau, ce qui fut refusé par les organisateurs, le règlement prévoyant un maximum de 3 voitures par écurie.

A 14h30 le départ était donné. Dès le premier tour l’Auto-Union de Kautz tapait de l’arrière au Familo et était contrainte à l’abandon en rentrant aux stands. Peu de temps après c’est Hasse qui faisait une sortie de route à la Garenne et ruinait les espoir des compatriotes de Mercedes.

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Le départ : la Mercedes de tête a surpris le photographe

Wimille sur sa Bugatti abandonnait aussi rapidement et la poussive SEFAC ne fera pas de troisième tour … désespérant !

Finalement les Mercedes se sont régalées et se sont tranquillement accaparées la totalité du podium devant le français René Carrière qui dut s’arrêter longuement aux stands et sut préserver sa Talbot pour terminer la course … à 10 tours. Neufs concurrents au départ, quatre à l’arrivée … brrr !

Venu très nombreux le public attendait autre chose de cette course qui devait être très prometteuse et qui laissait planer un sérieux doute dans tous les esprits … ou presque ! Le  match de double tant attendu France – Allemagne (Bugatti / Talbot contre Mercedes / Auto Union) n’avait pas eu lieu.

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Von Brauchitsch à la Garenne – en arrière plan l’AU de Hasse

Manfred Von Brauchitsch l’emporta donc et marqua sa victoire d’un magistral salut Hitlérien. L’ingénieur en chef du trio gagnant, M. Neubauer eut le mot de la fin : «Nous espérons bien qu’au Grand Prix de l’an prochain nous pourrons rencontrer des voitures françaises avec lesquelles nous serons obliger de lutter.»

Tonton Adolf pouvait jubiler.

à suivre : #12 – Toujours y croire

  1. Sous la Quatrième République, le Président du Conseil est l’équivalent du Chef du Gouvernement
  2. Terminé en 1934 mais officiellement inauguré en 1935, le Stade vélodrome municipal pouvait accueillir 18 000 spectateurs, ce qui en faisait une des plus grandes enceinte de France. C’est après la seconde guerre mondiale qu’il prend le nom de Stade Auguste Delaune, résistant communiste de la région Bretagne mort sous la torture de la Gestapo en septembre 1943
  3. Fabien Galateau est né à Nanteuil la Fosse (Nanteuil la Foret) en juillet 1913.
  4. Non sans arrière pensée guerrière, un sport automobile d’un genre nouveau se développait en Allemagne : des rallyes tout terrain dont la finalité était de tester mécaniques et équipages dans les chemins creux poussiéreux et boueux de campagne. Beaucoup de ces véhicules très particuliers, dérivés d’autos de série, faisaient d’ailleurs appel à des roues motrices jumelées, voire à des chenilles. Qui pouvait alors imaginer que de tels engins pourraient un jour se retrouver en dehors de leurs frontières conduits par un équipage en uniforme ?
  5. A quatre exception près (1947, 52, 57 et 62), il en sera pratiquement ainsi jusqu’en 1966, année de son dernier Grand Prix de France, avec la victoire de Brabham, sur … Brabham.

MaisonGardSSD

-Edité le 11 décembre 2013