Le Circuit de Gueux, Autrement #12

#12 – Toujours y croire (Retrouvez les autres articles ici)

1939 DepartACFNous en étions restés en 1938, avec l’incontestable victoire des Mercedes ponctuée par le salut hitlérien du vainqueur Von Brauchitsch. Il restait à savoir si les ingénieurs français allaient laver l’affront et proposer, en 1939, des voitures capables de lutter avec les allemandes, comme s’était amusé à le souligner l’ingénieur en chef du trio gagnant, M. Neubauer

1939 allait être chaud, et pas seulement pour les chevaux vapeurs qui fréquentaient Gueux. Transition un peu facile, je l’admets, pour rappeler que ce fut également l’année de la sortie de la Chevauchée fantastique, célèbre western qui compta énormément dans la carrière de John Wayne.  De vapeur il y en avait beaucoup (autre transition …) et notamment dans le laboratoire de Frédéric Joliot Curie qui mettait en évidence la réaction en chaîne nucléaire, suite aux travaux des allemands Hahn, Strassmann, Meitner et Frisch sur la fission de l’uranium (1).

L’inquiétude se faisait sentir un peu partout dans le monde : la Finlande et la Russie en venaient brièvement aux mains, le Japon faisait toujours la guerre à la Chine si lointaine. L’Espagne franquiste, le Japon, la Hongrie et l’Italie de Mussolini signaient un pacte avec l’Allemagne.

BismarckCelle-ci, justement, voulant démontrer sa puissance et sa détermination lançait le monstrueux cuirassé Bismarck, jumeau du Tirpitz, en février 1939. En mars, l’Allemagne occupe la Bohème … on baisse la tête …

Le 1er avril se termine la guerre civile en Espagne, puis l’Italie envahie l’Albanie … on ferme les yeux …

Le 20 avril Hitler fête son cinquantième anniversaire avec une impressionnante parade militaire à Berlin. Durant 3 heures il étale son potentiel militaire aux yeux du monde. En mai, il signe le Pacte d’Acier avec l’Italie.

En juin, le 29, les pourparlers pour une alliance anglo-franco-soviétique sont un échec. Pire, quelques jours après c’est la Russie qui signe un pacte de non agression avec l’Allemagne … oups !

Pourtant on continue à espérer. L’économie va mieux, la reprise de l’activité est générale, et on va enfin sortir de la Grande Dépression. Il faut absolument garder le moral !

Antoine_de_Saint-ExupéryAntoine de Saint-Exupéry, héros national, publie Terre des Hommes mettant en avant les thèmes de la camaraderie, l’esprit d’équipe, la conscience de la solidarité entre les hommes. Espoir !

Marcel Cerdan devient Champion d’Europe des mi-moyens en battant l’italien Turellio le 3 juin. Et pan !

Localement, le tout jeune Stade de Reims termine brillamment sa saison : 6 ème de division 2, et quart de finaliste de la Coupe de France. C’est bien, mais il en faut plus pour que la population chasse ses idées noires. Alors une nouvelle fois l’engouement pour le sport automobile fera le reste.

Le ministre-député-maire de Reims, Paul Marchandeau, le sait bien. Il a nouveau encouragé les travaux sur le Circuit visant à améliorer les performances des coureurs. Toto Roche a un but précis : faire de Gueux le circuit le plus rapide d’Europe, et que tombent les records (2) ! Avec ces derniers aménagements, la longueur du circuit va perdre 17 m :

Le virage en équerre de la Garenne est à nouveau arrondi, comme celui de Thillois qui subit une modification de taille. La petite maison située dans l’épingle, datant de la reconstruction d’après guerre et toujours habitée est rachetée par l’ACC, démontée pierre par pierre avant d’être remontée pratiquement à l’identique dans le paddock. Elle servira plus tard de maison pour le gardien des lieux (voir Ici).

Cette plus ancienne et historique structure du circuit sera massacrée (il n’y a pas d’autres mots), par décision du conseil municipal de Gueux en dépit des recommandations écrites de l’Architecte des Monuments de France, et dans l’indifférence quasi-générale. Ce fut, ce 20 mars 2012, un évènement peu glorieux de l’Histoire de notre village.

Revenons à cette journée du 33ème Grand Prix de l’ACF : Papy, alias Georges Briquet, le roi des radios reporters, couvrait l’évènement. Ne se limitant pas aux seuls commentaires sportifs, il adorait folâtrer sur leurs à-côtés. Ainsi put-il errer longuement sur la visite de Sa Majesté Bao-Dai, dernier Empereur du Viet-Nam qui avait été amené en avion depuis Paris par Michel Détroyat, qualifié de Pilote Expert National. Le Prince Bira (3), qui participait à la Coupe de la Commission sportive, faisait également partie des nombreuses sommités qui contribuèrent à la réussite de cette journée. Parmi elles, Pierre Bouchez, alors membre du Conseil d’Administration de l’A.C.C, ancien pilote et pour ainsi dire un des créateurs du Circuit de Gueux. Pierre n’imaginait certainement pas les raisons qui le ramèneraient sur les lieux quelques années plus tard.

Jules Arsène Couet, maire de Gueux, faisait évidemment partie des personnalités.

JoanWarnerTout est enfin prêt pour ce dimanche 9 juillet 1939, et particulièrement pour l’épreuve phare. Le dîner de Gala et le spectacle qui suivit donnaient l’occasion aux pilotes les plus audacieux d’avoir à négocier les courbes de la belle Joan Warner et aux plus sages de pousser la chansonnette avec le célèbre Félix Paquet (4).

S’il avait fait chaud en juin, juillet était plutôt froid et humide. Cela n’avait pas empêché les spectateurs de faire le déplacement, et le circuit fut littéralement assiégé par des dizaines et des dizaines de milliers de passionnés. Les parkings affichent complets à la Garenne, à Thillois, à Gueux et aux tribunes centrales. Des norias de taxis et autocars font la liaison entre Reims et le circuit. La foule arrive également par train, à la gare de Muizon. Malgré toute cette affluence les recettes ne suffiront pas à équilibrer les dépenses : le déficit est de 200 000 francs  (5).

Tout le monde est cependant unanime, ce fut un succès populaire sans précédent et une énorme publicité pour la ville de Reims, la région et son champagne. Les bouchons sautaient, et si les hôtels affichaient complet, les pompistes affichaient, eux, de larges sourires. Le circuit de Gueux reste décidément un énorme moyen de propagande … surtout quand il accepte d’emprunter le nom de Reims, et quand …  mais n’anticipons pas !

De propagande justement il était aussi question dans les stands. Certains avaient du mal à revoir le drapeau à croix gammée flotter sur le circuit (6) comme en 1938. Les équipes allemandes s’imposaient aux stands, innovant en matière de stratégie.  Leur pilotes devaient travailler une meilleure approche en vue de perdre le moins de temps possible lors des ravitaillements. Leurs mécanos n’égaraient pas une seconde, toute intervention semblait codifiée. Du grand art, apparemment maîtrisé.

Mais avant que ne commence le grand match revanche, le grand rassemblement sportif annuel régional proposait 3 autres courses :

  • deux départs de motos en matinée (Les 175/350 cc puis les 250/500 cc)
  • la Coupe de la Commission Sportive en tout début d’après midi avec des voitures de 1500 cc

Chez les motards, le ton est rapidement donné : le premier vainqueur est un français, Henri Nougier sur une moto française, une Magnat-Debon 175 cc … il n’y avait que 3 concurrents.

En 250 cc, puis en 350 cc, c’est Auto-Union qui se place en tête respectivement avec Ewald Kluge, déjà vainqueur l’an passé, et Heiner Fleishmann. Ce n’est pas de bonne augure pour la suite, pensait-on dans les promenoirs.

1939GMonneretGueuxEn 500 cc, une foule déjà plus dense acclame son champion, Georges Monneret qu’on attendait à la première place. Malheureusement, alors qu’il est en 2ème position, le cadre de sa Monet-Goyon se rompt. Georges termine à pied … 5ème, mais à 3 tours derrière John White sur Norton.

A 13 h se lancent les voitures de la Coupe de la Commission sportive. Le Prince Bira, légèrement blessé suite à un accident de la veille ne prend pas le départ. Finalement Maserati fait le podium, suivi de 3 Simca, dont une pilotée par un certain Amédée Gordini.

Enfin voici le moment de l’épreuve élite et attendue de tous, avec seulement 15 concurrents alignés, mais avec une grille de départ de qualité :

Les bolides allemands avaient monopolisé le podium en Belgique 2 semaines auparavant. Hermann Lang a réussi le meilleur temps aux essais de Gueux avec sa Mercedes. Il est bien sûr le favori. L’équipe officielle Delahaye a décliné l’invitation, la marque française ayant préféré s’investir dans le domaine militaire. Ce sont quand même les Delahaye de l’Ecurie Bleue de Lucy Schell qui sont en lice.  On les sait évidemment un peu moins performantes.

Les 4 Auto-Union (7) et les 3 Mercedes engagées occupent les meilleures places de la grille de départ. Les 3 Talbots se placent immédiatement derrière. Il va y avoir du spectacle en ce dimanche après-midi.

1939FamiloRCaracciolaAlors que la ligne de départ se met en place une escadrille d’avions de chasse française fait un passage très remarqué au dessus des tribunes … non mais !

On connait la suite, mais il est bon de rappeler que sur ses 7 voitures, le Reich n’en a placé que 3 à l’arrivée.  L’Allemagne est victorieuse, mais quelle hécatombe !

Patients, les français Le Bègue et Etancelin terminent à la 3ème et 4ème place avec leur Talbot, derrière les Auto-Union de Muller et de Meyer. Le régional Raymond Sommer finit à la 5ème place sur Alpha Roméo. Les Mercedes, triomphantes l’an passé et favorites, sont au tapis … la France peut redresser la tête !

1939LeBegueGxPour couronner le tout, il se disait, de source sûre dans le paddock, que Raymond Roche allait bientôt être fait Chevalier de la Légion d’Honneur.

Le meilleur tour était réalisé par Hermann Lang sur Mercedes, à la moyenne de 184,9 Km/h, soit14,6 Km/h de mieux que sa performance de l’an passé … On devait se diriger tout droit vers la barre mythique des 200 km/h. Malheureusement, quelques mois plus tard la seconde guerre mondiale était déclarée, et il fallut patienter encore un peu, péniblement même, avant de retrouver le Circuit de Gueux, enfin libéré mais dans un triste état.

à suivre : #13 – Des chars devant les tribunes ( … un jour, peut-être !?)

-Edité le 9 mars 2015

  1.  AutoUnion1939_2009GxInquiets, parce que convaincus que l’énergie libérée par la fission nucléaire pouvait être utilisée par l’Allemagne dans de nouvelles générations de bombes, quelques physiciens persuadèrent Albert Einstein d’avertir de ce danger les Etats Unis dans une lettre datée du 2 aout 1939. La lettre ne parvint au Président Roosevelt qu’après l’invasion de la Pologne, en octobre. 
  2. Paradoxe … quelques 30 ans plus tard, le Circuit de Gueux sera abandonné, parce que jugé trop rapide. 
  3. Le Prince du Siam, Birabongse Bhanutej Bhanubandh, dit Prince Bira, était le gentleman driver par excellence, capable de porter le smoking sous sa combinaison de pilote. Né en Juillet 1914, il décède à Londres en décembre 1985, pratiquement son pays d’adoption où il finalisa son éducation depuis 1927. Son richissime cousin, le Prince Chula Charakbondse lui permit de s’exprimer dans le sport automobile  notamment en créant sa propre écurie.
  4. Félix Paquet était fils médecin. A 16 ans, il suit des cours de théâtre se sent la vocation pour ce métier. Il gagne en 1930 le premier prix au crochet du cabaret “la fourmi”. Une belle carrière de chanteur et de fantaisiste commence. Elégant et plein de finesse, il triomphe sur les plus grandes scènes françaises aux cotés de Trénet,Piaf, etc.. En 1932, Maurice Chevalier est dans la salle, après le spectacle, il le rejoint dans sa loge pour le féliciter. C’est le début d’une longue amitié.
  5. Les primes étaient conséquentes : Plus de 300 000 Francs dont 200 000 rien que pour les prix attribués aux concurrents du Grand Prix de l’ACF
  6. C’est peu après l’accession de Hitler au poste de Chancelier , en mars 1933 que le drapeau nazi fut hissé en même temps que le drapeau national allemand. Il deviendra le seul drapeau national en septembre 1935, à l’occasion du congrès de Nuremberg.
  7. En mai 2009, soit 70 ans après, l’Auto-Union N°10 de Hans Stuck, revenait sur le circuit de Gueux.
1939 Thillois ss maison

1939- Epingle de Thillois