Pas Touch’ N° 93 – Mai 2017 : Un petit bouquet de hasard

Mercredi 1er mai 1974 à 10h30, rien ne laissait présager ce qui allait se passer ce jour là. Nous nous étions équipés du minimum vital pour passer une journée en sous-bois, respirer loin de la ville et surtout, surtout rapporter un peu de muguet.  

Les bois de Craonnelle n’avaient pas de secret pour notre cher et regretté guide qui ne manqua pas de nous faire d’abord passer par la Caverne du Dragon avant d’installer un agréable pique-nique familial au milieu des bois. Du muguet, nous en ramassâmes ensuite par poignées entières, n’imaginant pas un seul instant que ces odorantes grappes de petites clochettes d’un blanc si pur poussaient sur une des plus tragiques sépultures de la première guerre mondiale. Jeunes, insouciants et heureux nous avions convenu, pour respecter la tradition du premier mai*, d’en confectionner des petits bouquets que nous offririons aux personnes que nous aimions, pour leur porter bonheur. Un de ces petits bouquets n’aura jamais eu le temps de faire l’effet souhaité.

Et pourtant !

Quarante années plus tard, un pèlerin rencontré sur le Chemin m’affirmait que le hasard est le nom qu’emprunte Dieu quand il veut passer inaperçu. Grâce à cette formule toute simple, j’ai progressivement pu revenir sur les différentes étapes marquantes de mon histoire et mieux les analyser. J’ai digéré mes plus amères moments et les plus agréables me paraissent encore plus doux. Je m’efforce d’aller bien au-delà de mes préjugés. Même si je mesure le chemin parcouru, je sens bien que le parcours est encore long, et que je n’arriverai sans doute jamais au bout. C’est une question d’humilité, et de confiance aussi. 

Toutes ces aventures, ces aléas, ces joies, ces peines qui ont jalonné ma vie ne forment-ils pas mon petit bouquet de muguet porte-bonheur ? Parce qu’en y regardant de plus près, ce bonheur est partout. Il suffit de le ramasser. Pour cela il faut accepter de se baisser, et de se faire un peu mal aux articulations parfois les plus sensibles.

Il y a ceux qui savent tout du bonheur, parce qu’ils sont convaincus d’être les meilleurs, et ceux qui se contentent de le chercher parce qu’ils osent et acceptent de sortir du cadre

Ce diable de cadre qui rassure mais enferme l’individu dans des idées préconçues, ce cadre qui existe, mais qu’on ne soupçonne pas …

Alors effectivement, entre les uns qui savent et les autres qui cherchent, ça coince souvent. 

C’est sans doute ce qui a amené Plaute à affirmer que Eût-il tort, le maître a toujours raison ! 

Il y a peu je rédigeais un article sur Lili des Bellons, un gamin de 20 ans qui est mort en juillet 1918 sur la Côte 240 à deux pas de Gueux. Lili, de son vrai nom David Magnan, était engagé au 43ème Régiment d’Infanterie Coloniale dont la devise était : 

En avant ensemble !

C’est aussi pour cela qu’il est mort, le pauvre Lili ! 

Son 43ème, lui, a cependant réussi sa mission le même jour : colmater la brèche !

Mais ça, c’est une autre histoire !

Claude Gremion – Conseiller Municipal – Gueux

*Cette tradition remonterait à la Renaissance. Parce qu’un seigneur avait offert un brin de muguet au jeune roi Charles IX, et que celui-ci en avait été charmé, il prit la décision d’en offrir chaque printemps à chacune des dames de la cour.