Pas Touch’ N° 95 – Juillet 2017 : le massacre continue

Jeudi 30 mai 1918, 16h00, violemment bombardé depuis plusieurs jours, Gueux s’apprête à être pris d’assaut par les troupes allemandes. Les rues sont rendues impraticables à cause des pierres et des poutres éparpillées par-ci, par-là. Avertis par les autorités militaires, de nombreux habitants ont déjà précipitamment quitté le  village, comme ils l’avaient fait en septembre 1914. D’autres qui n’ont peut-être pas eu le choix ont péri sous un déluge de fer et de feu. Ce fut le cas de madame Christophe, 51 ans, et de sa mère madame Hutin, 80 ans, dont les noms sont inscrits en lettres d’or sur notre Monument aux Morts. Il s’est dit qu’Eugènie ne voulait pas abandonner sa maman trop âgée pour quitter la maison familiale, malgré la forte menace. Elles logeaient sous le même toit, dans le quartier Saint-Rémi, non loin du vieux cimetière.

Bien que la reconstruction et l’extension du village aient été relativement rapides, il restait encore dans les années 60 de nombreuses traces témoins du carnage de mai 1918, particulièrement dans ce même quartier où habitaient alors mes grands parents. Curieux, je m’attardais souvent devant ces empreintes du passé, renseigné par des villageois toujours disponibles pour partager leurs connaissances avec les plus jeunes. Ainsi j’avais appris qu’un mur de la ruelle d’Ormes, qui avait survécu à la destruction en 1918, était la plus ancienne construction visible du village, bâtie en partie avec des pierres des carrières situées près du sommet de la côte de Méry, disparues avec les travaux de l’autoroute puis ceux de la LGV.

Ironie du sort, 99 ans après les bombardements, pratiquement jour pour jour, ce vestige d’hier a été abattu sur décision de la majorité du Conseil Municipal d’aujourd’hui. J’avais imaginé voir apparaître un jour à cet endroit calme et reposant un square* de mémoire. Il aurait été bon de s’assoir un instant seul ou à plusieurs pour se reposer, méditer, ou feuilleter avec quelques enfants intéressés le grand livre d’Histoire de Gueux. Malheureusement, une fois encore une de ses pages a été cruellement arrachée. Je n’ai, à nouveau, pas été entendu. Les raisons de cette démolition sauvage restent, à mes yeux, obscures !

A quoi bon se faire mousser sur le patrimoine du village quand on est incapable d’en protéger l’essentiel ! Alors le massacre continue, dans l’indifférence quasi générale …

C’est d’autant plus rageant que deux personnes chargées de la valorisation du patrimoine avec lesquelles je faisais dernièrement l’inventaire culturel de notre église avaient volontiers accepté de rendre visite à ce monument du passé : trop tard, le mur était déjà abattu. Elles n’ont finalement pu que commenter des photos prises il y a quelques semaines à l’occasion d’une sortie pédagogique avec les enfants du PATRO :

Quel dommage, c’était un mur remarquable ! m’ont confié ces professionnelles d’Art et d’Histoire.

Il me reste à espérer que quelques petites graines auront été semées dans la mémoire des enfants ce  jour-là. Germeront-elles un jour ? Ces futurs anciens pourront-ils, à leur tour, transmettre fidèlement aux jeunes générations ce qu’ils auront retenu des véritables fortunes de leur village … si d’ici là il en reste quelque chose ?

Mais ça, c’est une autre histoire !

Claude Gremion – Conseiller Municipal – Gueux

*La surface de ce terrain est de 700m2, dont un verger où se trouve un pommier d’une variété disparue, sorte de vestige végétal qui aurait été planté aux lendemains de la Grande Guerre.