Pas Touch’ N° 96 – Août 2017 : les p’tits chefs

Jeudi 14 avril 1960, 9h53  : Sur ma liste des commissions, il me reste à prendre un paquet de tabac gris chez mam’ Badet, puis à acheter un kilo de sucre en morceaux à 1,2 francs et un litre de Royal Josetti à 1,4 francs chez mère Ouin-ouin.  Le plus dur est à venir : étaler les dépenses du jour sur la table de cuisine de mes grands-parents… un casse-tête.

Dévalué, notre bon vieux franc avait fait place en janvier au nouveau franc dont la valeur était égale à …100 anciens francs.

Le Général de Gaulle souhaitait ainsi renforcer le franc affaibli par l’inflation et les dépenses des guerres d’Indochine et d’Algérie. Longtemps beaucoup de français, notamment les plus âgés, ont compté en anciens francs, surtout pour les fortes transactions. Un détail à côté du passage à l’Euro en 2002 !

De Gaulle était un chef militaire, un visionnaire très tôt intéressé par les affaires de l’Etat. Ayant démissionné du gouvernement provisoire en 1946, il s’était paisiblement retiré à Colombey-les-Deux-Églises. Rappelé en urgence au chevet de la France en 1958 par le Président René Coty, le Grand Charles, comme on disait affectueusement (1m96 sous le képi !), s’était alors déclaré prêt à assumer les pouvoirs de la République en précisant : à 67 ans, je n’ai pas l’intention de commencer une carrière de dictateur. Il avait conscience de ce qui l’attendait.

Il fait adopter une nouvelle Constitution en 1958, approuvée par référendum à plus de 82% : le pouvoir du Président est renforcé et le Premier ministre, Chef du Gouvernement, est dorénavant chargé d’élaborer et de conduire la politique de la Nation. Cela devrait être encore le cas aujourd’hui.

En janvier 1959 le Général est élu premier Président de la Vème République en recueillant 78% des suffrages des Grands Electeurs (l’élection présidentielle au suffrage universel ne date que de 1962). Il obtient le pouvoir de gouverner par ordonnances pendant quatre mois et profitera de cette facilité pour débloquer l’économie du pays, grippée par la crise politique et la guerre en Algérie. Effectivement, ça peut donner des idées !

Légitime Chef des armées, le Général n’avait pas attendu d’être élu pour se payer un tour en command-car ou enfiler un treillis. Et contrairement à aujourd’hui, on ne voyait pas alors s’agiter les petits génies qui se croient sortis de la cuisse de Jupiter, parce qu’ils ont voulu être là, au bon endroit, au bon moment, avec autant de souplesse dans leurs convictions que les élastiques de leurs couches culottes. Trahison, arrogance et mépris voire amateurisme sont dorénavant à la mode et gare à celui qui ne se mettrait pas au garde à vous, le petit doigt bien aligné sur la couture du pantalon. Chef, oui chef !

Sophocle disait que le mauvais exemple est contagieux. Le tout est de savoir s’il vient d’en haut ou d’en bas… parce qu’entre nous, des p’tits chefs, il s’en installe bien trop facilement à tous les étages de la maison Vème République. C’est certes aussi grâce à une forme de démocratie qui, cuisinée avec une pincée d’angélisme et une noisette de démagogie conduit à une société matérialiste voire irresponsable, et finalement à la ploutocratie où le monde de la finance est prépondérant.  

Moralisation, tout ça ? pas si sûr !

D’autorité à l’autoritarisme, belle obéissance à la soumission, il n’y a qu’un tout petit pas, si facile à franchir avec le sourire ! Aie confiance, aie confiance …

Selon Sénèque, on ne conserve jamais longtemps une autorité qu’on rend odieuse.

Mais ça, c’est une autre histoire !

Claude Gremion – Conseiller Municipal – Gueux