Pas Touch’ N°52 – Décembre 2013 – Mémoire subite

Mardi 28 décembre 1943, C. Andrieux, 12 ans, remonte la rue de l’église en direction des lacs. Un camion militaire passe tout près de lui, il croit reconnaître le visage tuméfié d’un villageois, ami de son père, coincé entre le chauffeur et un homme.

Le véhicule s’arrête en bas de la rue. Des soldats sautent du camion et se ruent dans les escaliers qui mènent à sa salle de classe. Cris, éclats de voix se font entendre. Le gamin est pétrifié : il est le témoin de l’arrestation de son maître d’école, monsieur Raymond Sirot.

Alors le conducteur démarre en trombe et sans réfléchir l’enfant se met à courir.

A bout de souffle en haut de la rue du cimetière, il voit le camion s’élancer à nouveau. Une femme tente de s’accrocher à la bâche, elle chute en hurlant son désespoir. Claude ne comprend pas. Des gens de la ferme voisine accourent et entourent la malheureuse. Marcel Couet, à son tour, vient d’être embarqué.

De retour au foyer, à quelques pas du drame, l’enfant rapporte ce qu’il a vu à son père. Je n’avais jamais vu Papa pleurer, me confia-t-il. Maurice est effondré, il sait qu’un drame vient de marquer à jamais l’Histoire de son village. Comment expliquer cela à ses quatre enfants qui l’interrogent du regard ?

Fait prisonnier dans la Somme en juin 40, Maurice, jeune vétéran de la Der des Ders avait rejoint sa famille après la tragédie de l’armistice. Son ami Pol, désigné membre des Délégations Spéciales après la dissolution du Conseil municipal de Gueux en 1941 et valeureux chef des Résistants de l’équipe Voltaire, lui avait confié la sage mission de correspondant avec les prisonniers. Pol Poncelet fut lui aussi emporté par la vague d’arrestation de ce 28 décembre 1943.

Quelques semaines plus tard, Maurice, se faisait passer à tabac par une poignée de Soutenants(1) locaux, parce qu’il leur avait publiquement déballé ce qu’il avait sur le coeur. Cela s’est passé sous le regard de son jeune fils, devant le café situé à la place de l’actuel presbytère.

«Il y a des souvenirs qu’on ne partage pas !» disait Grand-père. Son fils Claude avait assisté, à l’approche des libérateurs en 44, au volte-face des chemises brunes qui avaient châtié son père. Il ne pouvait pas garder ce secret, j’en ai hérité. Je repense à tout cela, mes amis, chaque fois que je me recueille un instant devant notre monument des Résistants morts en déportation, inauguré le 25 avril 1948.

«Ah… j’ai oublié de vous dire … Je vous donne rendez-vous le samedi 28 décembre 2013 pour la célébration du 70ème anniversaire de l’arrestation des résistants de Gueux. Il y aura beaucoup de personnalités, mettez cela dans vos agendas !» C’est ainsi que, quelques minutes après le discours clôturant les cérémonies du 11 novembre dernier, monsieur le Maire a annoncé cette grande initiative, prise quelques semaines avant l’évènement. Elle sera largement médiatisée, avec la présence annoncée(2) des familles, du Préfet, du Président du Conseil Général, des Elus locaux … et la projection d’un film.gueux_resistance_inauguration_1948_04_25 R

J’ai beau chercher dans ma mémoire, je ne me souviens pas avoir souvent vu les nouveaux Elus de Gueux assister aux cérémonies de commémoration avant leur mandat de 2008. Voilà une bien belle prise de conscience sur laquelle on ne peut que s’attendrir, ne croyez-vous pas ?

Mais ça, c’est une autre histoire !

 Claude Gremion

Assoc’ Villages Hier et Aujourd’hui

  1. Soutenants du régime de Vichy.
  2. CM du 27 novembre dernier

– édité le 7 décembre 2013